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Politiques Internationales, Réalités Africaines

Paix et Securite
Jakkie Cilliers,
Institut d'Edutes sur la Sécurité

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Le 18 mars de 2000

Au cours des années 90, l'équilibre militaire entre l'Etat et la société en Afrique a connu de profonds changements. Au moment de l'indépendance, on aurait encore pu arguer que le régime post-colonial maintenait l'équilibre des forces, par le biais d'un contrôle sur l'appareil sécuritaire et d'un d'armement se trouvent à l'unique disposition des mêmes. Au tournant du siècle, un nombre croissant d'Etats africains se trouvent atrophiés et les armes provenant de conflits armés se répandent dans toute la région et circulent de façon quasiment incontrôlée, permettant aux sociétés de s'armer et de défier l'élite au pouvoir, tandis que les institutions spécialisées de sécurité elles-mêmes ont, bien souvent, périclité ou perdu leur cohérence. Il en résulte que la victoire militaire d'une des nombreuses forces armées dans un pays, telle que la RDC, a peu de chance d'avoir un quelconque impact sur la violence et la fragmentation sociales, comme sur la nature de l'économie. En même temps, le contrôle de l'Etat, sous toutes les formes qu'il peut revêtir, en tant qu'administration organisée et dans le domaine de la prestation de services, s'est tourné vers l'intérieur, reflétant bien souvent un parti pris urbain et négligeant les populations rurales.

Aujourd'hui la surabondance d'armes et le manque de contrôle sur les territoires nationaux ont engendré une Afrique sub-saharienne qui se trouve principalement caractérisée non par un monopole de l'Etat sur les instruments de coercition, mais par un équilibre de force entre l'Etat et la communauté. Le résultat, dans un continent hautement armé et violent, est, ironiquement, la création d'un vide sécuritaire. A Nairobi, Johannesburg ou Luanda la sécurité est disponible à ceux qui peuvent se l'offrir. L'Angola, la Sierra Leone et la RDC, c'est dans ces pays aux ressources exploitables valant la peine de se battre qu'éclate la guerre. Dans les deux cas, une grande majorité de la population pauvre doit se débrouiller seule et est forcée de s'armer et de s'organiser pour prévenir son exploitation par les barons locaux de la guerre, les hommes politiques se fondant sur les origines ethniques ou les criminels.

La réponse de la communauté internationale au défi de l'instabillité africaine est généralement prise en otage par un débat sur le maintien de la paix centré sur l'Etat. C'est vers le maintien de la paix que se tournent les commentateurs lorsqu'ils cherchent des solutions aux crise violentes très différentes de celles envisagées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lors de la rédaction de la Charte des Nations Unies.

Au cours de la Guerre froide les conflits régionaux étaient immédiatement internationalisés, subsumés au sein de la compétition entre les supers pouvoirs et maîtrisés afin d'éviter une escalade vers un conflit nucléaire. Dans ce processus, la pertinence stratégique de régions, telle que l'Afrique, était élevée au rang de pièce de l'échiquier mondial - les pions d'un jeu plus important. Au début du XXIème siècle, la situation a beaucoup changé. L'Afrique a perdu sa pertinence stratégique. A l'exception des préoccupations humanitaires, seules des zones déterminées, disposant de ressources exploitables, attirent l'attention des pays plus grands et plus puissants.

La délimitation précise dans la répartition des rôles entre organisations sous-régionales, régionales et internationales - et de l'ONU en particulier -- s'est estompée une fois la Guerre froide terminée. A l'ère bipolaire, la division du travail était claire. L'ONU préparait les opérations de maintien de la paix et déployait des missions politiques, tandis que les organisations régionales se concentraient sur la diplomatie préventive. La prolifération des conflits internes, après la chute du Mur de Berlin, a perturbé cette division précise. S'il fallait illustrer cette tendance, on pourrait dire que l'augmentation du nombre de conflits internes et la nature des nombreux acteurs impliqués dans ces conflits ont compliqué davantage la capacité de réussite de négociations centrées sur l'Etat et de la médiation.

Les conflits directs entre Etats africains sont, en effet, restés des phénomènes relativement isolés et ceux qui ont eu lieu n'ont pas impliqué d'engagement substantiel de ressources pour des opérations de maintien de la paix. Les conflits africains ayant nécessité un effort de maintien de la paix, d'un type ou d'un autre, étaient pratiquement tous des conflits se déroulant au sein des Etats. La perméabilité des frontières africaines et la faiblesse des Etats africains eux-mêmes est une des raisons importantes de ce phénomène. Ceci n'empêche pas que ces conflits internes aient eu, pour la plupart, une dimension régionale. Dans de nombreux cas, les pays voisins se sont eux-mêmes impliqués dans les affaires internes des autres ou ont accepté que leur territoire serve de tremplin pour un tel engagement. D'autres pays ne contrôlent pas leur propre territoire et ne peuvent arrêter les actions transfrontalières, tout particulièrement lorsque les limites internationales traversent les frontières ethniques et les divisions tribales plutôt que de les respecter.

Mondialement un nouveau paradigme sécuritaire semble émerger. Il implique que les régions acceptent une co-responsabilité et le partage de la charge de se policer eux-mêmes, ainsi qu'une dilution du rôle central que beaucoup avaient espéré voir joué par les Nations Unies, dans ce domaine. Cet ordre du jour est principalement, mais pas exclusivement, conduit par les Etats-Unis qui cherchent la coopération et à partager avec d'autres le fardeau du rôle hégémonique que la disparition de l'Union soviétique leur a imposé.

L'indication la plus récente et l'on peut dire la plus importante de cette tendance est la campagne menée par les Etats-Unis pour que l'OTAN entreprenne des missions qualifiées de "non-Article 5" et le soutien américain en faveur d'une plus grande "identité de défense européenne", en opposition à une identité transatlantique.

Il devient également évident que l'Afrique est de plus en plus résolue à s'engager et à affronter ses propres défis et que la phrase, "des solutions africaines aux problèmes africains", peut à présent venir hanter le continent. Dans ce processus, un débat enthousiaste se déploie au sein du continent sur le rôle complémentaire que les organisations sous-régionales peuvent jouer dans le domaine de l'entretien de la paix et de la sécurité dans les nombreuses sous-régions et le rôle que ces dernières peuvent tenir en matière de maintien de la paix.

Bien que les approches régionales ne demandent d'apporter que peu de capacités additionnelles, mais de coordonner et de collaborer, les alliances régionales des pays africains volontaires et capables ne disposent pas des moyens pratiques à même d'assurer la sécurité du continent. En tant que parties à des forces régionales de maintien de la paix, les démocraties hésitantes et de facto les Etats, en tant que tels, trouvent également difficile de transférer les valeurs de respect des droits de l'homme et d'impartialité aux forces armées des pays voisins, lorsque ceux-ci n'ont pas été capables d'inculquer ces mêmes valeurs au sein de leurs propres frontières.

Honnêtement, l'idée de la délivrance d'une stabilité régionale par le biais de forces indigènes de maintien de la paix en Afrique ne signifie pas pour les pays donateurs un abandon complet de l'Afrique, ni de la laisser se débrouiller seule, bien que l'Afrique se situe de plus en plus en marge des préoccupations sécuritaires mondiales.

Les programmes de renforcement des capacités régionales de maintien de la paix se poursuivront. Ils sont, d'un point de vue national, moins sujets à la controverse que la fourniture d'une assistance directe aux institutions spécialisées de sécurité des pays africains, offrent une grande visibilité aux donateurs à un coût limité et permettent de renforcer le mythe de solutions africaines aux problèmes africains. Nombreux sont les gouvernements africains qui continueront d'accepter une telle assistance - en l'utilisant pour eux-mêmes, contrairement à ce qui est prévu, comme cela a été démontré avec l'Ouganda et son bataillon, ACRI, formé au maintien de la paix et déployé en missions offensives au coeur du territoire de la RDC voisine, pour soutenir des forces rebelles.

Dans les efforts qu'ils déploient pour faire face au défi consistant à aider l'Afrique à devenir plus stable à des coûts politiques et économiques nationalement abordables, il semble que les recettes des pays donateurs deviennent de plus en plus variées. Un soutien logistique et une aide financière limités seront toujours apportés pour aider les plus grands pays d'Afrique, tel le Nigéria (et l'Afrique du Sud ?), à faire respecter leur propre version de la stabilité - souvent dans leur propre intérêt - dans leur jardin. Un tel soutien sera suffisant pour apaiser les opinions politiques nationales et les autres, en montrant que les pays extérieurs "font quelque chose", qui suppose un engagnement limité du point de vue de leurs propres forces terrestre et des risques qu'une telle opération pourrait encourir. Le Royaume-Uni ne fournit déjà qu'un soutien logistique limité à l'ECOMOG en Sierra Leone, tandis que les Etats-Unis le financent de la même manière.

Une tendance récente consiste également au recours de plus en plus fréquent à des sociétés privées de sécurité, tels Sandline International ou Military Professional Resources Inc., qui se substituent aux formations de combat britanniques ou américaines. En l'absence d'institutions sérieuses à même d'apporter la sécurité au niveau national, un changement semble émerger dans le débat relatif aux sociétés privées de sécurité étrangères. Alors que le débat restait bloqué sur le concept historiquement sensible des "mercenaires", la plupart des écrivains et des penseurs actuels abandonnent la pratique stérile consistant à juger les actions, selon qu'elles présentent ou non un caractère mercenaire. La privatisation de la sécurité et même du maintien de la paix et de la guerre se poursuivra en Afrique, tout en ne prenant, sans doute, pas la forme d'une issue centrale. Une des raisons de cela est, bien sûr, que de nombreuses élites au pouvoir utilisent leurs forces armées pour des activités que l'on pourrait tout à fait qualifier de militaro-commerciales. Dans ce processus, les forces armées d'un certain nombre de pays engagées auprès d'un entrepreneur, agissent souvent de façon illégale et abusive sur le territoire des pays voisins où elles sont déployées dans l'intérêt d'une élite, pour compenser leurs maigres ressources et souvent simplement survivre dans un environnement hostile.

Le renforcement des capacités de maintien de la paix africaines et le recours à des sociétés privées ne peut et ne pourra apparaître autrement que comme une valeur symbolique, à une époque où le défi fondamental reste le renforcement des capacités étatiques. Tandis que de tels efforts peuvent aider les forces armées africaines à construire une confiance et une stabilité régionales, le nécessaire renforcement étatique implique inévitablement un retour aux fondamentaux - et c'est là que les Africains ont besoin de se réapproprier leur propre destinée d'une manière concrète.

La sécurité nationale ne peut être séparée de la sécurité régionale. La sécurité, comme le droit et l'ordre doivent être fournis au sein d'un pays qui souhaite apporter les mêmes éléments dans son voisinage. Il s'agit indiscutablement du défi principal et essentiel étant donné l'ampleur de l'effondrement étatique que connaît quasiment toute l'Afrique. Encourager des Etats non-démocratiques et faibles à aider d'autres Etats non-démocratiques et faibles dans le domaine de la prestation sécuritaire, sans un engagement sans équivoque et significatif de la communauté internationale pourrait, avec le temps, avoir des conséquences imprévues - contribuer à renforcer davantage l'engagement extérieur dans les affaires des autres, tout en continuant à laisser les pays pauvres dépenser leurs maigres ressources dans l'entretien de forces militaires avec une visée sécuritaire essentiellement non-nationale.

Le passage d'institutions spécialisées de sécurité essentiellement prédatrices et vieillottes à d'autres institutions qui soient à même de servir les besoins de l'Afrique ne se fera pas par le simple fait de superposer en Afrique les concepts occidentaux "éclairés", d'armée professionnelle ou de réforme de la Le principe occidental du professionalisme de l'armée implique une recherche pérenne d'autonomie institutionnelle allant à l'encontre de la notion de contrôle politique fort. Ce dernier est, dans bien des cas, essentiel à la survie des régimes des pays en développement. Il est inutile de créer de fortes tensions, là où les programmes étrangers de formation sont prescrits comme éléments clés de la réforme du secteur africain de la sécurité. Etant donné le status quo, le défi principal en matière de réglementation adéquate des institutions spécialisées de sécurité africaines repose d'abord et principalement sur une définition appropriée de leur rôle - à quoi servent ces structures, contrairement au "contre quoi servent-elles" de la période coloniale. Il y a un besoin évident de redéfinir la sécurité en des termes pertinents pour l'Afrique - par opposition aux exigences des deux anciennes superpuissances ou à celles des anciens pays colonisateurs - et de la structurer et la gérer en conséquence.

Idéalement, une telle approche devrait prendre racine dans celle de la "sécurité humaine"-une approche qui se réfère à la sécurité et au bien être des populations, individus et communautés plutôt qu'à celle du seul gouvernement. Sans elle, l'intégrité territoriale et la sécurité de l'Etat restent des coquilles vides. En tant que complément nécessaire de la sécurité d'Etat, la sécurité humaine apporte des considérations centrées sur la population au coeur des éléments constitutifs d'une société paisible et stable. Et tandis qu'il y a un nombre grandissant de définitions de la sécurité humaine et de débats sur ses fondements conceptuels, ses préoccupations centrées sur la population restent ses attributs les plus puissants. Au plan inter-étatique, le problème stratégique central en Afrique n'est pas la dissuasion, comme durant la Guerre froide, mais le rétablissement de la confiance. Contrairement à la dissuasion qui repose sur une inter-action stratégique entre des Etats opposés, la clé du rétablissement de la confiance se situe dans des structures normatives et institutionnelles fiables. Le cadre de travail approprié pour des pays fragiles consiste en une approche exhaustive de la sécurité et de la stabilité régionales mettant l'accent sur la transparence, les mécanismes de renforcement de la confiance et l'engagement coopératif de ses voisins - l'ensemble étant bâti sur une approche apportant d'abord la sécurité intérieure. Le défi ne reside pas, par conséquent, dans la défense collective, mais dans une sécurité coopérative. C'est vers cela que devrait tendre les efforts de renforcement des capacités régionales.

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