S'agit-il d'apprendre à un vieux singe à faire des grimaces,
ou d'introduire une innovation ?
Réflexions sur la démocratie et les droits humains.
Ezra Mbogori,
MWENGO
English
Le 16 février de 2000Introduction
Souvent, je me cache derrière l'étiquette de "fonctionnaire d'une ONG" pour réfléchir sur mes expériences personnelles, mes impressions, et plus particulièrement des frustrations par rapport à la démocratie et les droits humains. Ce faisant , j'admets sans hésitation que je suis le moins bien placé pour présenter un traité sur un aspect quelconque de ce sujet. Par conséquent, je voudrais vous faire part d'un certain nombre de réflexions - dont la plupart sous forme de questions - qui m'ont préoccupé au fils des ans, et qui portent sur la capacité de nos sociétés actuelles à intégrer consciemment les valeurs démocratiques fondamentales et le respect des droits humains dans notre quotidien.L'emprise de la pauvrete
Certes, je ne peux avancer aucune donnée ampirique pour étayer ce point de vue, mais je voudrais suggérer qu'aujourd'hui, la démocratie fait plus que jamais l'objet de sérieuses discussions. Pourtant, la pratique démocratique n'a jamais autant fait défaut. En prenant la famille comme élement d'analyse fondamental, je me suis souvent intérrogé sur la manière dont la démocratie peut avoir une signification et une application pratiques. Prenons l'exemple d'une famille rurale dans une région de l'Afrique Subsaharienne. S'il est supposé que quel que soit le village dans lequel nous nous situons, la pauvreté, comme c'est souvent le cas, reste un défi permanent, la notion de démocratie qui peut etre interprétée comme étant la participation et la capacité de choisir librement, est loin d'etre une réalité. Prenons le cas du villageois dont le gagne-pain dépend largement des cultures vivrières de base. Outre la vente occasionnelle d'un excédent limité, il n'a d'autre alternative que de chercher du travail pour satisfaire ses besoins. Lorsque par exemple le climat demeure peu favorable pendant une longue période, il ne peut meme pas produire suffisammant pour se nourir. Alors il ne lui reste plus qu'a chercher du travail.Je me souviens de cet enfant de six ans qui démandait à sa soeur de huit ans de lui trouver du travail en ville ou ailleurs, pourvu que cela soit hors du village. Sans doute, satisfaire cette requete équivaudrait à encourager le travail des enfants. Par contre, ce qui peut nous échapper, c' est que l'une des réalités motivant cet appel désespéré est que dans la famille de cet enfant, les manisfestations crues de la pauvreté et de ses conséquences sont évidents. Les repas y sont rares et souvents réduits en un petit pot de boullie. Le désespoir manifesté par les membres de cette famille favorise la violence qui est un phénomène courant. Personne ne pense à ses droits, encore moins a respecter ceux des autres. Inévitablement, c' est la femme qui patit davantage de cette violation des droits. La question que je me pose est celle-ci : comment sensibiliser les membres de cette famille sur la concept de démocratie et le respect des droits humians ? Meme si cet example est considéré comme un cas extreme, il n'en demeure pas moins que dans la plupart des pays du continent, la majorité de la population vit en-dessous du minimum vital. Par conséquent, les droits humains tiennent-ils compte des droits économiques et fondamentaux ? Que peuvent faire ceux qui n'en jouissent pas ?
Creer une culture par le biais de la socialisation?
Supposons que par un coup de chance, les enfants de cette famille se retrouvent à l'école. Immanquablement, le traitment que leur réservent leurs maitres renforce l'environnement qui prévaut chex eux. Parfois, la violence à laquelle ils sont habitués à la maison fait partie de leur expérience scolaire. Pire, les maitres qui ont la responsabilité de façonner ces jeunes esprits ne sont pas eux-memes particulièrement acquis aux concepts fondamentaux de la démocratie et des droits humains. A part les opérations électorales dans lesquelles les adultes s'impliquent occasionnellement, ils considerent ces notions comme un luxe qui ne sied pas à l'environnement local. Certes, ils peuvent les juger importantes, mais ne les considèrent pas comme une priorité pour les enfants dont ils ont la charge. Ne ratent-ils pas ainsi l'occasion d'inculquer des valeurs et des attitudes importantes à ces derniers ? A mon avis, la démocratie et le respect des droits humains commencent dans les institutions que fréquentent les individus durant les premières années de formation. Pourtant, celles-ci n' occupent pas encore la place qui doit etre la leur dans les débats portant sur ces concepts.Je me permettrais de suggérer qu'à moins de traiter la démocratie et les droits humains avec la meme urgence qui commence à etre accordée au VIH/SIDA, ou avec la meme détermination dont la plupart des pays ont fait preuve pour faire face à l'explosion démographique au cours de la décennie 80, il y aura peu de chance d'inculquer ces idéaux au plus grand nombre.
Les lieux de cultes - églises, mosquées, temples ou autres - constituent un autre aspect sur lequel il y a lieu de se pencher. Il n'est de secret pour personne que la religion joue un grand role dans la vie des africains. Là aussi, certains attitudes prévalent. L'exemple que je voudrais souligner est celui du mouvement « Training for Transformation » (formation pour le changement) qui a vu le jour dans les années 80 sous l'impulsion des dirigeants de l' église, et qui s'est affaibli lorsque ces derniers ont éxigé son démantèlement. Cette decision tient principalement au fait que les paroissiens avaient commencé à exiger de leurs dirigeants qu'ils répondent de leurs actes, à insister sur le respect de leur droits et à s'exprimer avec plus d'assurance. Ainsi en peu de temps, ce qui prenait la forme d'un mouvement des citoyens tendant à sensibiliser les masses, a été sabordé parce qu'il constituait une menace pour les dirigeants. Le sens de l'égalité et de le tolérance qui avait été développé avec la sensibilisation sur les driots était devenu inacceptable pour ces derniers.
L'ironie des elections
S'agissant de l'organisation d'élections, qui dans la plupart des communautés témoigne d'une pratique démocratique, je voudrais tirer mes exemples du secteur des ONG. Pour la plupart de celles-ci, la tenue d' élections est une opération très risquée. D'abord, les membres ne se connaissent pas suffisamment pour préjuger de l'apport des uns et des autres à l'organisation. Il est difficile de faire la différence entre les opportunistes et ceux qui sont animés de bonnes intentions. Souvent les ONG ne jugent pas qu'il leur incombe de sensibiliser les électeurs sur les procédures de vote avant le scrutin.Pourtant, elles s'attendent à ce que les membres élisent les meilleurs dirigeants. N'est-pas là vouloir l'impossible ? Il en est pratiquement de meme pour les élections au niveau plus large du gouvernement local ou national. Les politiciens opportunistes font leur apparition lorsqu'ils veulent se faire élire. Ils profitent de la pauvreté de l'électorat. Ils promettent monts et merveilles et convainquent les électeurs de leur capacité à apporter une contribution positive au développement de leur communauté. Dans tout ce processus, personne ne s'interroge sur les valeurs qui les guident. Nombreux sont les dirigeants politiques considéres ailleurs comme des héros, alors que chez eux et pour ceux qui les connaissent mieux, ils peuvent etre perçus comme des tyrans. La question que je me pose est la suivante : peut-on s'infliger le meme traitement que celui que l'on réserve aux autres ? Dans quelle mesure nous appliquons-nous les définitions générales qui sont données pour la démocratie et les droits humains ? Depuis peu, nous assistons à une prolifération d'organisations non-gouvernementales. Bien que cela tienne à des raisons internes et externes, la plupart d'entre elles ne répondent pas aux attentes lorsqu'il s 'agit du respect des principes fondamentaux de la démocratie et des droits humains. Avons-nous donc réellement intégré ces valeurs ?
Lueurs d'espoir
En dépit de ces examples peu encourageants, je voudrais m'empresser d' ajouter que j'entrevois des lueurs d'espoir - tremblotants pour la plupart, mais positives. Les luttes engagées dans plusieurs pays par des citoyens cherchant à revendiquer leurs choix constituent un signe indéniable de changement. Heureusement, les dirigeants qui apprécient l'exigence d'un nouveau style de leadership, se rendent compte de plus en plus que la divergence d'idées n'est pas synonyme d'hostilité. De plus en plus, les sociétés civiles insistent sur leur droit de participer à la gestion des affaires publiques, et dans certains cas, le refus qui leur a été opposé a conduit à la chute de gouvernements. Les ONG ont également joué un role important dans le domaine de l'éducation civique, mais également en cherchant à amener les décideurs à se pencher sur ces questions. Ceci permettra-il de créer la masse critique nécessaire? En fait, est-il possible d'apprendre à un vieux singe à faire des grimaces ?
Africa Policy Information Center
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